Stars du ciné, stars du showbiz, ce sont parfois les mêmes

BowieLa fascination est réciproque. Rares sont les acteurs qui n’ont pas tenté de pousser la chansonnette. De Bowie à Dutronc, d’Elvis à Cher, beaucoup sont passés du cercle de vinyle au rectangle de toile. Dans l’autre sens, hormis Reggiani chez nous, les exemples sont plus rares. Mais en revanche, que de films consacrés aux mythes vivants de la musique ! Il y a d’abord le cinéma direct des reportages. Films de festivals, de « Monterey pop » à « Woodstock ».

Enregistrements de concerts mêlés de reportages, des Stones dans « Gimme shelter » à Presley dans « Elvis on tour », de Joe Cocker dans « Mad dogs and Englishmen » à U2 dans « U2, rattle and hum » (voir notre saga des cassettes dans ce même numéro). Et puis, ensembles plus élaborés, documents composites où se mélangent les interviews, les images d’époque, les photos, les témoignages, entre le « Imagine » consacré à John Lennon et le film-souvenir sur Chuck Berry, « Hail hail rock’n roll » de Taylor Hackford. On a même vu un pastiche désopilant de ce genre, le pseudo-document sur le groupe de hard imaginaire « Spinal tap » par Rob Reiner. A l’autre bout de la galaxie, les films de fiction inspirés par le monde de la rock music, avec des personnages, chanteurs ou groupes imaginaires, même s’ils font implicitement référence à des événements connus : la pop anglaise et les tribulations de Brian Jones dans « Stardust », l’aventure des Doors et de Jim Morrison dans « Eddie and the Cruisers ». Et n’oublions pas les films plus ou moins musicaux réalisés par des stars : le « 200 motels » de Frank Zappa, le « Renaldo and Clara » de Dylan, le « Give my regards to Broad street » de Paul McCartney. Mais ce sont là fantaisies ou caprices de créateurs soucieux de dépasser leurs limites habituelles, en vérifiant pour certains la dure loi du principe de Peter : chacun, au cinéma aussi, cherche à atteindre son niveau d’incompétence. A mi-chemin de ces deux formes d’expression, le cinéma a forgé un genre où la fiction se marie au réel : le documentaire romancé ou, comme disent les Américains, la « true story ». Par le truchement de ces fameuses « histoires vraies », Hollywood a transformé des artistes populaires en véritables mythes, et transfiguré des mythes qui existaient déjà. Le principe, de la true story n’a pas été conçu pour les chanteurs.

Jim MorrisonIl s’est appliqué d’abord à des cohortes d’hommes d’Etat, de savants, de militaires ou de pionniers divers. Qui n’a pas la sienne, aux Etats-Unis, ne saurait figurer au Panthéon national. Mais il n’y avait aucune raison pour que la musique ne bénéficie pas de cette tradition florissante. Avant le rock, on s’est penché sur le music-hall et le jazz… Prototype bien huilé, « La romance inachevée » (The Glenn Miller story) d’Anthony Mann, où James Stewart se met dans la peau du fameux chef d’orchestre tromboniste qui entraîna allègrement les troupes américaines jusqu’à la victoire de 1945. Optimisme et patriotisme sont les deux mamelles de cette story-là, sans oublier l’exaltation de la volonté d’entreprendre couronnée par la réussite. Dans les années 70, les temps ont changé, le cinéma se libère : désormais, on peut consacrer un film à une chanteuse noire, et sans éluder les aspects les plus « négatifs » : sexe, drogue, etc. Ce qui ne manque pas dans la vie de Billie Holiday, jouée par Diana Ross, chanteuse elle-même, dans « Lady sings the blues » (Sidney Furie, 1972). Bien plus tard, la trame sera analogue dans « Bird », la true story de Charlie Parker réalisée de la façon la plus classique par Clint Eastwood, fan du jazzman.

Le bonhomme avait un sale caractère, battait sa femme, se soûlait, se shootait, etc. Le tout en images glacées, fignolées, raffinées. En France, cette tradition-là n’a jamais triomphé ; c’est un peu comme le fantastique, ça ne s’explique pas, c’est comme ça. En 1973, le film de Guy Casaril, « Piaf », fait un bide. Pourtant, il avait déniché une jeune comédienne frémissante aux longs cils, que tout le monde considérait alors comme un espoir : Brigitte Ariel. « Piaf » raconte la naissance; l’enfance, la jeunesse, les premiers succès d’Edith. Le film est sobre, pas trop mélo, en pure perte. Les nostalgiques de la goualante restent chez eux. Cela n’empêche pas Claude Lelouch,. quelques années plus tard, de tenter à nouveau l’aventure. Lelouch reprend la vie de « la môme » là où Casaril l’avait laissée. Selon sa recette personnelle, il mise sur l’histoire d’amour entre stars : « Edith et Marcel » est consacré à la passion qui unit la chanteuse à son boxeur, Marcel Cerdan. Hélas ! Aussitôt, le sort s’acharne. Patrick Dewaere se suicide juste avant le tournage, il est remplacé par Cerdan junior, qui donne la réplique à Evelyne Bouix. « Edith et Marcel » sera un des plus sévères échecs de Lelouch. Comme si, décidément, on refusait de voir l’idole, ô sacrilège, incarnée par une « autre ». Ce risque n’existait pas avec « Trois places pour le 26 », de Jacques Demy, puisque Montand y joue le rôle de Montand. Or la malédiction continue. Malgré la rayonnante présence de Mathilda May, nul ne s’intéresse à cette « vraie-fausse » biographie d’Yves le Marseillais, évocation scénique de ses débuts, entrelardée d’une invraisemblable histoire d’amour oublié, de naissance ignorée, d’inceste supposé. La spécialité est, décidément, aussi américaine que le Coca-glaçons et le cheeseburger. Le temps du rock le confirme. Après tant de films sur ses concerts, ses tournées, son mythe, la true story de Presley a été tournée par John Carpenter lui-même, avec son acteur-fétiche, Kurt Russell, dans le rôle de l’épais King : « Elvis, the movie » (Le roman d’Elvis, 1979). Rien ne manque, ici, à la légende dorée. Garçonnet exemplaire, Elvis se recueille sur la tombe de son frère. Adolescent, il enregistre un disque pour sa maman. Puis ce sera la rencontre du « colonel » Parker, le service militaire en Allemagne, le mariage avec Priscilla, les distributions de Cadillac aux copains. Un chapelet de chromos pour un modèle de biographie édifiante ! Dans la version intégrale (3 heures !), Carpenter démystifiait davantage son modèle, sans éluder, en filigrane, le secret de Polichinelle de son homosexualité. Dans le même genre, il y eut une très honorable « Buddy Holly story » (de Steve Rash, 1978), succession de scènes fa-miliales et de refrains entraînants du gentil rocker à lunettes. Et les Beatles ? Les Beatles aussi. Eux, ils ont tout connu : le vrai-faux reportage (« A hard day’s night », de Richard Lester), la comédise parodique (« Help ! », idem), le cartoon surréaliste (« Yellow submarine », de George Dunning) et même la true story, limitée aux débuts du groupe (« Birth of the Beatles », de Richard Mar-quand, inédit en France, on l’a vu seulement au Festival de Deauville). Ce n’est un secret pour personne que « The Rose » (de Mark Rydell, 1979) est un portrait romancé de la superstar du blues-rock, Janis Joplin, déjà héroïne de nombreux documentaires (dont le superbe « Janis », en 1975). L’intérêt est ici que la chanteuse, comme dans « Lady sings the blues », est incarnée par une autre chanteuse : Bette Midler. La fiction passe par une transposition : le nom de Joplin n’est jamais mentionné, et son surnom de « Pearl » transformé en « Rose ». Mais le parallèle de la vitalité, de la folie, de l’exubérance, fonctionne parfaitement entre Bette Midler et son modèle.

Sid and NancyL’hagiographie ne convient pas aux rock-stars. Ce que le spectateur désire, c’est pénétrer dans l’intimité de la vedette, surprendre ses secrets, tout savoir sur ses manies, y compris sa vie sentimentale et sexuelle. La true story édifiante, c’est fini. Ainsi, quand Alex Cox raconte, en 1985, dans « Sid and Nancy » l’histoire des Sex Pistols, et surtout celle de Sid Vicious (celui-ci est incarné par Gary Oldman, son amie Nancy par Chloe Webb, et on y retrouve aussi Johnny Rotten et Malcolm McLaren), ce n’est évidemment pas du patronage. Il trace un tableau réaliste et percutant du mouvement punk, réaction violente et nihiliste contre toutes les valeurs établies qui secoua la vieille Angleterre à la fin des seventies. C’est la true storax sociologique, comme « La bamba » (Luis Valdez, 1987), dont le but est moins de ressusciter Ritchie Valens, mort dans le même crash que Buddy Holly, que de faire plaisir à la communauté des chica-nos en mal d’identité culturelle dans un pays dominé par les Wasp. Quant à Jim McBride, il gagne sur les deux tableaux avec « Great halls of fire », qui retrace, en 1989, l’épopée manquée de Jerry Lee Lewis. D’abord parce que les concerts délirants du Killer, avec pianos enflammés et teenagers hurlantes, créent une sacrée ambiance, et que Dennis Quaid, teint en blond, accent sudiste énorme, s’en donne à cœur joie pour réincarner l’idole déchue. Déchue, car la majorité bien-pensante eut jadis raison du rival de Presley. Et c’est la seconde dimension du film : l’analyse de société qui explique pourquoi Jerry Lee Lewis, au faîte de la gloire, a été rejeté au profit du conformiste Elvis Presley (je vais encore me faire des amis). Comme quoi la true story peut être à la fois jouissive et lucide.

A l’image du rock, non ?

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