Interview de Dutronc

DutroncLes adolescents redécouvrent les tubes de Dutronc. Quand allez-vous sortir une bonne vieille compilation qui va faire exploser le Top 50?
La réponse va être brève, jamais! Vogue a fait une espèce de best of 89, remixé, sans intérêt. Pour moi, il faut laisser les enregistrements d’origine et ne pas mettre le chanteur en avant et l’orchestre à 3 000 kilomètres derrière pour faire branché. Bref, non!
Le dernier album, «CQFD », n’a pas vraiment été un triomphe. La promotion à tous crins n’a-t-elle pas tué l’effet de surprise?
C’est vrai que j’ai fait toutes les émissions possibles et imaginables. J’avais l’impression que plus je faisais de télévision, moins je vendais de disques. J’aurais dû ne rien faire, comme je le voulais au départ. Je ne regrette rien. J’ai réalisé l’album comme je le souhaitais. Le reste…
«Sacrée soirée», ce n’est pas une émission que vous devez regarder chaque semaine, non?
DutroncJe n’ai pas le temps. J’y participe d’ailleurs trop souvent pour avoir le loisir de la regarder. Sinon, «Sacrée soirée» m’intéresse pour la séquence de la date de naissance. Il faut bien que je sache si j’ai gagné ou pas.
Que pensez-vous du business qui est fait autour des années 60?
C’est vrai que certains en font un complexe et d’autres en font un commerce infernal. C’est drôle ces mecs qui ne veulent pas vieillir. Bientôt, on va nous glonfler avec les années 70. D’ailleurs, c’est quoi les années 70? Poteries, hippies, les Doors et les pattes d’eph. Ça risque d’être moins rigolo et surtout plus négatif. Avec tout ce que les mecs de ces an-nées-là se sont mis dans le cornet, il ne doit pas en rester des masses.
Quand vous voyez des vieux scopitones, ça vous fait plutôt rire ou pleurer?
C’est pas vraiment le joie. C’était la chanson au premier degré. Les décors étaient simples : la tour Eiffel pour Paris et un buisson pour la campagne. Il y en avait quand même quelques-uns qui ressemblaient à des clips.
Pourquoi n’avez vous pas fait de clips pour la sortie de votre dernier album?
Il faut poser la question aux gens de CBS. C’était sûrement moins cher de faire des émissions de télévision. J’ai failli en faire un avec Wenders, un avec Zulawski et un avec Antoine de Caunes, mais c’était trop cher. Pourtant, il y a de très bons clips comme celui de Mondinot pour les Rita Mitsouko.
Acteur-chanteur, chanteur-acteur, tout le monde aujourd’hui sort de son domaine de base. Comment expliquez-vous ce phénomène?
Remarquez qu’il y des gens qui ne sont ni acteurs ni chanteurs et qui font tout de même des disques et des films. Le problème, c’est qu’on propose à tous les acteurs de faire un disque et à tous les chanteurs de faire un film. Peu d’artistes ont la lucidité de refuser. Il faut dire que cela donne parfois d’excellents résultats. Prenez l’exemple de Vanessa Paradis. C’est une fan de mes chansons en plus…
Les cinq ans d’interruption dans votre carrière cinématographique vous ont permis de comprendre qu’il était difficile de monter un film. Que reste-t-il de ce projet?
DutroncPas grand chose. Aujourd’hui, les mecs n’hésitent pas à jouer les fourbes, du style : «Tu m’en aurais parlé à l’époque, je t’aurais aidé». Il n’empêche que j’ai perdu deux ans à monter un film qui ne verra jamais le jour. Point à la ligne.
Reprendre le collier avec Zulawski, ce n’est pas des plus reposants…
Mais ô combien intéressant. Si on fait vraiment ce métier-là, c’est pour tenter des expériences. C’est vrai qu’après un long arrêt, on a du mal à s’y remettre, mais il faut aussi trouver une bonne histoire. Aujourd’hui, tout le monde se croit scénariste. Le moindre mec de la RATP devient écrivain le soir. Attention, on est tous comme ça. J’ai appris cela récemment… Bref, j’avais besoin de travailler et le film est ce qu’il est. En tout cas, il n’est pas ce qu’il n’aurait pas dû être.
Quels sont vos rapports avec le metteur en scène?
Visionnez-vous les rushes? J’interviens très peu et je n’assiste pas à la séance de rushes. J’ai comme ça une vue plus saine du film. Le metteur en scène voit vingt-sept fois la même scène et ne sait plus où il en est. Comme disaient les concierges : « La plaisanterie a des limites.» Pourquoi je dis ça?
Ne rêvez-vous pas de travailler avec Bertrand Blier?
Ouais…Le problème de Bertrand Blier, c’est que ses scénarios sont supérieurs à ses films. C’est peut-être un parti pris. Mais c’est vrai qu’il a cette méchanceté qui manque à de nombreux réalisateurs en France et que l’on retrouve en partie dans le «Chambre à part» de Jacky Cukier.
Quand vous étiez gamin, étiez-vous fasciné par le cinéma ?
Je rêvais d’aller au cinéma, mais pas d’en faire. Le rêve s’est vite estompé parce que j’habitais à côté et que j’y allais très souvent en passant par la porte de sortie, bien sûr. A l’époque, les gens qui faisaient du cinéma étaient extraordinaires, inaccessibles. Aujourd’hui, tout le Monde y met des billes. Ça rapporte autant que la bijouterie ou le prêt-à-porter.
Quand Jean-Marie Périer vous a proposé «Antoine et Sébastien », votre premier film, vous avez accepté par bravade ou avec l’idée de faire une carrière?
DutroncC’était comme s’il m’avait proposé un gala, j’en avais rien à foutre d’une carrière au cinoche. L’alcool aidant, la naissance de mon fils et l’amitié avec Jean-Marie m’ont fait accepter.
Après, vous avez enchaîné film sur film…
C’est un peu par force. Je me suis dit que si j’arrêtais, je n’en ferais plus jamais.
Lelouch, Sautet…
Lelouch sautait qui? Non, c’est vrai, plus personne ne fait des rôles comme je fais. Etre un amoureux forcené, ça détruit. Il faut essayer de traverser les films en se préservant un peu. Et puis, les comédiens ne se comprennent pas toujours. Certains font vraiment le film, certains font un autre film et les derniers se préparent pour le prochain. C’était quoi la question ?
Les réalisateurs avec qui vous avez travaillé…
Il y en a eu plusieurs.
Godard…
Il est suisse ou français? Non, c’est bien de tourner avec lui. Par pour la carte de visite, je m’en tape. Sur le tournage, certains jours j’étais là et pas lui, et d’autres jours c’était le contraire. Il y a même eu certaines scènes où il n’y avait pas la caméra. Cela dit, j’aime bien «Sauve qui peut la vie».
Mocky…
C’est une sacrée expérience. Avec Mocky, il y a deux aventures, celle du tournage et celle du film. Souvent, le tournage est mieux que le film. Mocky est génial. Il dit «moteur!» dans sa voiture ou dans sa salle de bains car les techniciens sont un peu lents…
Zulawski…
Je l’aime beaucoup. C’est lui qui indique les placements de caméra et l’objectif à utiliser. Il sait filmer. On lui reproche de déraper dans ses films, mais tant qu’il ne se le reprochera pas lui-même, il continuera. Dans chaque film, il y a au moins un quart d’heure de leçon de cinéma.
Changeons de sujet. Roland-Garros et le Mondial de football se pointent. Est-ce à votre programme?
Non. Ça suffit ces conneries. Les mecs ont assez vendu de raquettes et de chaussettes. Tout le monde a sa tenue, il faut passer à autre chose. Le football, je le regarde seulement pour voir si les joueurs ont vraiment des slips sous leurs shorts. A ce propos, je me suis bien marré l’autre soir avec le match Marseille-Cannes. A Cannes, il y a un joueur qui s’appelle Sassus. C’est drôle, non? (Eclat de rires). Le problème en France, c’est que quand un joueur marque un but, ça devient un exploit. C’est quand même leur métier, non? D’ailleurs, vous connaissez le résultat du dernier match Leconte-Noah? Ils ont perdu tous les deux.
Etes-vous un vidéophile averti ?
Oui, mais je ne regarde que des versions originales, en américain comme en français. Il ne faut pas que ce soit réservé au cinéma de minuit ou aux pseudo-intellectuels. Ce sont les mêmes gens qui reprochent aux chanteurs de chanter en play-back qui veulent absolument voir les films en version française. C’est nul. J’enregistre beaucoup. Mon téléviseur me sert plus d’écran de cinéma que de récepteur de chaînes. J’ai une collection de navets assez superbe. Je m’amuse de temps à autre à monter, avec un U-Matic, les séquences les plus ringardes. Je suis plutôt bien équipé et je ne sais même plus combien j’ai de magnétoscopes. Pirate, moi? Je regarde aussi de temps à autre les infos à 6 heures sur La 5 ou inversement, je ne sais plus.
Gorbatchev qui se fait huer sur la place Rouge, ça vous a fait rire?
En tournée, on ne fait pas que des succès. Il a fait un bide une fois, mais le prochain gala sera sûrement meilleur. Vous savez, le public était mal assis, n’était pas très chaud. Quand il va reprendre une salle comme Bercy, avec une bonne sono et une bonne lumière, ça ira mieux. Jean-Michel Jarre derrière lui, et d’est gagné.
Vous écoutez la musique de vos petits camarades?
L’endroit où j’écoute le mieux la musique, c’est dans ma voiture, dans mon van plus précisément. Il y a une superbe acoustique. Au hit-parade de Dutronc, il y a «Sweet sixteen» de Billy ldol, «Wonderful world» de Louis Armstrong et tout le temps Dire Straits. Il n’y a pas coup u p de frenchies. Etrange…
Entre deux voyages en Corse, vous avez le temps d’aller au cinéma ?
Non. Je sais que si je replonge dans ce trip, je vais y aller quatre fois par jour et je ne foutrai plus rien. Cassettes et CDV, c’est bien aussi vous savez. J’ai vu le «Grand bleu» en version clip, c’est super. J’ai vu aussi «Qui veut la peau de Roger Rabbit?», c’est un excellent film.
Quelle est votre recette pour enrayer la crise du cinéma ?
Il n’y a qu’un seul moyen. Il faut interdire aux gens d’aller au cinéma et les obliger à regarder la télévision pendant un an, ou seulement les dramatiques, qui portent souvent bien leur nom. Après cela, tout le monde retournera dans les salles en courant.
Vous préparez le tournage du «Van Gogh » de Maurice Pialat. Où en êtes-vous exactement?
Le tournage démarre en juin avec deux mois de retard. En attendant, je dessine, je croque, je fais des plâtres pour avoir les gestes de base. Je lis des bouquins sur la vie de Van Gogh, mais tout est faux, soit c’est enjolivé soit c’est dramatisé. Je ne peux vous donner qu’un élément de base car je n’ai pas lu le scénario : Van Gogh ne savait pas qu’il était Van Gogh. C’est un film très important pour moi. Je vais encore vieillir de quelques années…

Laisser un commentaire